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vendredi 15 mars 2013

La longue absence et la Cour européenne de justice

Un court message pour m'excuser d'avoir disparu du blog depuis maintenant un mois, même si quelques raisons personnelles expliquent une si longue absence. Je reviens doucement vers les études tandis que les cours de français se multiplient, c'est assez difficile de jongler avec deux activités si différentes. Mais je continue à voir, entendre, lire et apprécier des choses qui me donnent envie d'écrire par ici.

Dernière en date : hier, c'est finalement la Cour européenne de justice qui a tranché sec dans les ambitions du gouvernement. Parce qu'on les voyait venir, ces fourbes de l'exécutif, tentant par tous les moyens de mettre un frein à la volonté populaire. Celle-là même qui avait permis de recueillir un million et demi de signatures pour soumettre au Congrès une initiative populaire mettant fin aux expulsions abusives. Décision de haute importance qui était jusqu'ici bloquée par le gouvernement lui-même.

Une telle réforme de la loi permettrait d'en finir avec certaines pratiques abusives des banques espagnoles, qui peuvent récupérer un bien immobilier en cas de non paiement de mensualités, tout en continuant bien sûr de réclamer le reste de la dette grâce à des clauses qui avaient été indiquées en lettres microscopiques dans un contrat de prêt hypothécaire à n'en plus finir. Seul un juge décide dans de tels cas, et la loi est jusqu'à maintenant en faveur de la banque, puisqu'elle ne permet même pas au juge de lever l'ordre d'expulsion.

Mariano Rajoy lui-même se déclarait contre tout changement de la loi hypothécaire, arguant que cela rendrait l'accès au crédit plus cher. Raisons des plus connes, en tout cas selon n'importe qui ayant un tant soit peu d'empathie pour ceux qui se retrouvent sans toit du jour au lendemain. 
Mais donc voilà : c'est le grand juge européen qui a la primauté si une loi nationale contredit la loi européenne. Or, la loi hypothécaire espagnole ne respecte ni les droits des consommateurs, qui devraient avoir les moyens légaux de contester, ni le fait que le juge doive pouvoir considérer certaines clauses abusives pour empêcher une expulsion. La cour européenne de justice donne même aux juges espagnols le détail de ce qu'ils peuvent considérer comme abusif, et cela promet d'obliger les banques à revoir de fond en comble leur politique de crédit.

La décision de la Cour du Luxembourg a fait l'effet d'une bombe hier, et a poussé le gouvernement à changer de discours. Curieusement, la loi inchangeable d'hier est devenue aujourd'hui celle qu'il faut réformer en urgence, a dit un Rajoy gelé sous la neige.

A l'origine de toute cette histoire, il y a un homme et son avocat. Mohamed Aziz (l'homme) et Dionisio Moreno (l'avocat) ont bataillé depuis 2008 pour que Caixa Tarragona cesse de réclamer à plus de 40.000 euros de dette pour des intérêts de 18% dus au non paiement des mensualités. Cela les a menés jusqu'au Luxembourg et au changement d'une loi injuste. Comme quoi, garantir la démocratie et le droits des personnes ne peut que passer par la justice. Dans cette histoire, un seul homme a pu obtenir ce qu'un million et demi de personnes n'avait pu arracher d'un Congrès couard et d'un gouvernement frileux.

lundi 11 février 2013

Los vergonzosos sinvergüenzas

"Qué vergüenza", "son unos sinvergüenzas" ou encore "no tienen ninguna vergüenza", c'est ce que j'aurai entendu de tous les côtés cette semaine. Vous avez sans doute ouï dire du tsunami politique qui agite la droite espagnole actuellement, des petits papiers comptables de Bárcenas aux grandes enveloppes bourrées de donations et salaires a priori illégaux du Parti Populaire. Rajoy est on ne peut plus mal, comme on l'espérait ici il y a peu, et sa conférence de presse la semaine dernière avec Merkel montrait un Président du gouvernement qui, sous de faux airs de fermeté et de calme, commence réellement à s'inquiéter. Au point d'en faire même tomber son stylo : 


Autre grand moment, le fameux "tout est faux, sauf peut-être une chose juste". Hmm. C'est curieux de pouvoir à la fois nier tout en bloc et reconnaître un détail comme véridique. Type, "je n'ai jamais voyagé, sauf cette fois où je suis allé à Tahiti". 

Bref, c'est peu dire que de constater que les Espagnols sont actuellement blasés par les sinvergüenzas qui pullulent. Car s'il est une chose qui, en théorie, régit les comportements sociaux des gens vivant en Espagne, c'est la vergüenza. Comment traduire en français ? On hésite entre la honte, la gêne et la pudeur. C'est un peu de tout à la fois. C'est de la vergüenza qu'on ressentirait si on se retrouvait en sous-vêtements en public. C'est aussi de la vergüenza qu'on a quand on n'ose pas demander une boisson lorsqu'on est invité et que l'hôte n'a pas eu la considération de vous proposer quelque chose à boire. Enfin, c'est également la vergüenza qui devrait retenir la main de celui qui, dans un parti politique quelconque, reçoit une enveloppe pleine de billets. Et c'est bien là que ça couille.

Vivre ensemble

En France, le cliché a tendance à décrire les Espagnols comme des personnes joviales, fêtardes et pas très sérieuses. Or, il ne faut pas s'y fier, car l'Espagnol est seulement d'apparence joviale. C'est la vergüenza qui lui a enseigné depuis toujours à paraître plus heureux qu'il ne l'est par respect des conventions sociales. Il y en a beaucoup et parmi elles, le fait de râler, par exemple, est très mal considéré. Expérience vécue très souvent par le Français râleur que je suis : à se plaindre du boulot, de quelqu'un ou d'un événement, la réponse se résume souvent en un mot : "aguanta", soit "supporte" ou "tiens bon" en quelque sorte. Comme la vergüenza s'impose à tout un chacun, il est nécessaire d'apprendre à ne pas dépasser les limites et à savoir toujours où s'arrête sa propre liberté.

Cela donne un avantage à l'Espagne : les gens y sont naturellement très souvent ouverts et il y règne une ambiance de "vivre ensemble" plutôt agréable, de celle qui manque en France. Mais demeure un véritable problème : ceux qui se fichent des conventions sociales sont légion.

Sans-gêne

Apparaît donc le sinvergüenza : sans-gêne qui, par son comportement, bafoue les bonnes règles du vivre ensemble. Et là, en vérité, tenter de saisir ce qui est tolérable et ce qui ne l'est pas est une entreprise aussi vouée à l'échec que chercher la quadrature du cercle. 

Au début, c'est très facile de se rendre compte que beaucoup de choses sont tolérées. Tutoyer au premier abord, parler comme un charretier, boire dans la rue, arriver en retard, faire des blagues de mauvais goût sont quelques exemples de ce qui peut se pratiquer à petites doses. Être drôle et familier avec les autres sont en soi des qualités très apréciées. Dans le métro, ce n'est pas forcément une agression si quelqu'un vous touche au niveau de la taille pour vous demander si vous allez sortir (dur de s'habituer à çui-là). 

Puis on vit en Espagne, on y travaille, et on réalise que les codes sociaux ne tolèrent pas certaines choses. Comme je l'ai dit plus haut, les râleurs sont définitivement écartés du champ social puisqu'ils ne respectent pas la règle du "supporte en silence". Mais concernant la corruption ou l'économie informelle, un double discours émerge : il y a celui qui la tolère parce qu'on ne peut pas l'empêcher, elle fait partie du système, et celui qui trouve cela intolérable. 

Pendant longtemps, je crois que beaucoup de gens en Espagne ont préféré fermer les yeux sur cela. Croire qu'un boom économique pouvait se faire sans trop de corruption, c'était mieux que réaliser que l'Espagne restait un pays corrompu (il faut rappeler les graves affaires de corruption qui ont entaché la gauche dans les années 90). Finalement, travailler au noir n'est pas si grave si c'est le seul moyen pour un business de survivre. Des pots-de-vin, il y en a partout, que peut-on y faire. Les politiques aussi, on sait depuis bien longtemps qu'ils s'en mettent plein les poches.

Mais avec la crise, une sorte de conscience politique de la grave situation à commencer à prendre et à monter en Espagne, faisant fi même des conventions sociales.

Quand je suis arrivé en 2007, la politique, on n'en parlait pas trop. En parler, c'était risquer de diviser à cause d'un débat, d'ennuyer ceux qui n'en ont rien à foutre et c'était surtout vu comme le meilleur moyen de casser l'ambiance. Mais avec tout ce qu'on a vécu par ici depuis 2011-2012, la société s'est réveillée, et parle. Le 15-M a d'ailleurs été décisif en ce qu'il a commencé à dire tout ce que les gens "supportaient" sans rien dire. Socialement, c'était encore impensable en 2007 de tenir des assemblées dans la rue pour débattre des problèmes de société et voter pour trouver des solutions. Ce qui a eu lieu en 2011. Même les médias s'y mettent et ces temps-ci, El País et El Mundo apportent chaque jour leur lot de révélations sur le scandale qui secoue le PP, et met à jour une pratique que les conventions sociales avaient préféré garder sous silence.

L'affaire Bárcenas, la révélation des sommes indûment perçues par Rajoy pendant plus d'une décennie, finalement, c'est un soulagement. Il semble que le fardeau moral qui dominait l'Espagne prospère s'est levé. Les affaires se multiplient et la justice trouve chaque jour de quoi enquêter. Le dernier sondage d'opinions montre d'ailleurs que les révélations ont leurs effets, et que la droite a perdu en un an les électeurs qu'elle avait réussi à réunir. 

La crise a cela de bien qu'elle régénère. Et si personne ne sait ce vers quoi l'on se dirige, on espère au moins une chose : que les vergonzosos sinvergüenzas ne fassent pas partie du paysage futur.

vendredi 14 décembre 2012

Un rescate pour 2013


S'il n'y avait qu'un mot à garder en espagnol pour l'année 2012, c'est rescate. Sûrement l'un des termes les plus utilisés dans les médias et même dans les conversations politiques. Plan de sauvetage ou de secours, si c'était en France. Un mot qu'on ne retiendra sûrement pas dans ceux qui ont fait 2012 à Paris. Alors, pourquoi ici et pas là-bas ? 

On aurait tort (quoique) de résumer l'usage de rescate au simple fait que l'Espagne s'est profondément enfoncée dans la merde cette année. Le mot est apparu seulement quelques fois dans la presse, on l'a sûrement murmuré dans les cercles politiques ou les milieux d'affaires, avec une certaine crainte. C'était au début de l'année, on ne savait pas encore ce que Rajoy et Merkel nous concoctaient. Alors forcément, le rescate, c'était le mal. Un rescate, c'est pas pour l'Espagne, son économie fonctionne malgré tout, les marchés ont confiance en elle. 

Et puis, les mauvais résultats économiques, la réforme du travail, les grèves et les recortes arrivent. Les agences de notation achèvent le travail de "décrédibilisation" de l'Espagne auquel s'affaire le gouvernement Rajoy depuis son arrivée. Mais la touche finale, sans aucun doute, c'est Bankia. Un conglomérat d'actifs toxiques qui était formé de l'union de sept caisses d'épargne surendettées en 2010, contrôlées par la caisse de Madrid, majoritaire. L'ancien directeur du FMI, Rodrigo Rato, est placé à la tête de l'entité, on se dit qu'il ne fera sûrement pas un mauvais boulot. Toujours est-il que la banque, avec l'aggravation de la crise, se retrouve avec 32 milliards d'euros d'actifs douteux, 3 milliards de pertes, que Rodrigo Rato démissionne avec grand fracas et que son successeur, José Ignacio Goirigolzarri, demande 24 milliards à l'Etat espagnol. Évidemment, désormais, le mot rescate est sur toutes les bouches et tous les yeux se tournent vers la prima de riesgo. 

Tout le monde dit rescate

En ce joli mois de juin 2012, je suis en France pour les vacances. À chaque fois, il m'arrive toujours des petites choses qui me font sentir que je n'y habite plus depuis longtemps. Normalement, ce sont les mœurs bizarres des Parisiens, la froideur du climat ou le très bon fromage qui me paraissent presque exotiques. Or, cette fois, le choc est rude : je réalise combien les Français sont loin de toute la grosse crise qui se déroule au sud des Pyrénées. Je me souviens d'une personne me demandant si c'était vrai qu'en Espagne, tout le monde ne parlait que de la dette publique et de la prime de risque. 

C'est bien vrai. La prime de risque (la différence entre taux d'intérêts espagnol et allemand dans la vente et achat des bons du trésor) fait même l'objet d'un petit compte-rendu tous les soirs au journal de la principale chaîne publique, TVE. À titre de comparaison, elle a atteint son point le plus bas en février à 300 pp, a atteint le pic de 638 en juillet et est revenue désormais autour de 400, mais devrait remonter avec les élections italiennes et les incertitudes au sein de la zone euro.
Si cette prime est importante, c'est qu'elle définit à quel taux l'Espagne se finance et s'endette. Or, ce taux a atteint les 7% cette année sur les bons à 10 ans, et est proche aujourd'hui des 5%. Pas besoin d'être expert en économie pour savoir qu'une dette publique aux taux d'intérêts si prohibitifs risque d'hypothéquer gravement l'avenir des Espagnols, qui devront passer des décennies à les rembourser par leurs impôts. Dans un pays qui a connu une grave crise immobilière et qui reste l'un de ceux en Europe où la dette privée est la plus élevée, c'est stupide de doubler tout cela d'une dette publique qui atteindra 90% du PIB en 2013, contre 37,3% en 2007.

Rajoy veut pas

Dans ces cas-là, il y a une solution : le rescate. On se finance à moindre coût, on dispose d'argent frais lorsqu'on en a besoin. Mieux : alors que n'importe quel autre pays refuserait le rescate, par souci de préservation de la souveraineté nationale, en Espagne, ça fait déjà des années qu'on suit les directives de Berlin, avec plus ou moins d'indépendance. Et le rescate bancario qui, lui, est bien en train de se mettre en place, impose déjà des conditions drastiques à travers le fameux Mémorandum d'entente que l'Espagne a signé en juillet 2012. Alors, si on souffre les règles du rescate mais que seule la banque en profite, pourquoi ne pas demander un rescate en bonne et due forme ? Parce que Rajoy veut pas. 

El País a fini par le lui demander récemment : Rescate urgente. Vous trouverez sans doute la situation pathétique et vous aurez raison. D'un côté, des médias, des politiques, des économistes et des citoyens qui demandent le rescate. De l'autre, un Président de gouvernement qui vacille, doute, s'interroge, fait durer le suspense parce qu'au fond, il a peur de perdre des millions de voix en prenant le risque de demander de l'argent à une Allemande. La même Allemande qui regarde vers ses propres élections en 2013 et craint de perdre aussi des voix avec un rescate espagnol. Alors, on attend que chacun d'entre eux se décide. C'est donc ainsi que les intérêts personnels de deux politiciens passent avant l'intérêt d'une nation entière. C'est donc ainsi qu'on entre dans 2013 sans savoir comment le gouvernement remplira les caisses.